Croissance verte

Carrefour et la blockchain : révolution ou non ?

26 mars 2018

Carrefour a annoncé le lancement de la première blockchain alimentaire d’Europe.

Son objectif : assurer une traçabilité parfaite des produits Carrefour du producteur jusqu’au consommateur. Que savons-nous déjà sur ce projet ? Quelles idées retenir ? Voici notre point de vue !

 

Carrefour, pionnier de la blockchain alimentaire ?

Carrefour l’avait annoncé dans son plan de transformation « Carrefour 2022 » : la blockchain1 sera utilisée pour améliorer la traçabilité2 des produits dès 2018.

C’est désormais chose faite !

Désormais, les étiquettes de tous les poulets d’Auvergne vendus sous la marque Carrefour sont équipées d’un QR code. Un simple scan de smartphone permet au consommateur d’accéder à toutes les informations de traçabilité sur le poulet : le lieu et le mode d’élevage, le nom de l’éleveur, l’alimentation reçue (nourri aux céréales et au soja français, sans OGM…), l’absence de traitement (sans antibiotique…), les labels, le lieu d’abattage…

A peine lancée, Carrefour promet déjà d’étendre la technologie à d’autres filières : œufs, lait, fromage, oranges, tomates, saumon, steak haché, miel…

 

Quelles idées peut-on retenir de cette initiative ?

L’initiative Carrefour peut être vue selon deux angles : économique et technologique.

Retenons tout d’abord que le projet arrive à point nommé d’un point de vue économique. Alors que les scandales alimentaires se suivent et se répètent (Findus, Fipronil, Lactalis…), bien tracer ses produits devient un avantage compétitif. Il faut savoir répondre aux questions d’un consommateur exigent, qui veut manger plus local, plus durable, moins chimique… La grande distribution l’a bien compris, et Carrefour n’est pas le seul à explorer la blockchain pour répondre à la problématique de traçabilité. Nous pourrons citer par exemple Walmart sur la viande de porc en 2016, ou encore Casino qui consacre son dernier hackaton à la blockchain.

Pour se différencier, le graal à atteindre, c’est une traçabilité complète, et c’est bien la traçabilité complète que vise l’initiative de Carrefour. Une équation économique se profile donc : les données de traçabilité ont une valeur qui peut être captée.

 

D’un point de vue technologique, la blockchain semble une solution naturelle pour la traçabilité. C’est un sujet que j’avais rapidement abordé en 2016, mais mes arguments de l’époque restent cohérents avec ceux avancés par Carrefour aujourd’hui. Le design décentralisé de la blockchain s’adapte naturellement à un écosystème où chaque acteur de la chaîne d’approvisionnement (producteurs, transformateurs et distributeurs) doit renseigner les informations de traçabilité qui les concernent, et permet d’enregistrer ces données avec peu ou sans intervention d’intermédiaires (ex : organismes de certification ou d’audit…). Les données de traçabilité profitent également du caractère sécurisé et infalsifiable de l’enregistrement sur une blockchain³.

Qu’en est-il pour l’initiative de Carrefour ? Les détails techniques sont rares. Diverses sources4­ mentionnent des réflexions initiées avec la startup CrystalChain, suivies d’une solution entièrement créée en interne à partir du code open source de la blockchain Ethereum. La blockchain Carrefour serait privée et hébergée sur le cloud Carrefour, avec des smart contracts qui correspondent « à un moment du cycle de commercialisation de l’aliment : élevage, livraison, ramassage… et chaque filière peut inscrire des informations dans la chaîne de bloc qui correspond à ses métiers ».

Le choix d’une blockchain privée est logique. Il permet à Carrefour de garder le contrôle de la technologie, des données et de leur accès. Carrefour évite ainsi un certain nombre de problèmes qui vont de pair avec les blockchains publiques. Il est certain que la blockchain Carrefour compte moins de participants que la blockchain publique Ethereum (15 000+ nodes). Cela la rend naturellement moins consommatrice en ressources (ex : coût de transaction5, consommation énergétique6…) et plus efficace (ex : temps de transaction). En parallèle, Carrefour échappe aux controverses liées à la spéculation sur les cryptomonnaies (la blockchain Carrefour n’en prévoit pas l’usage). Néanmoins, ce choix d’une blockchain privée vient avec un compromis d’importance : la centralisation.

La centralisation a des conséquences techniques (ex : sécurité plus faible), voire philosophiques (ex : une blockchain centralisée est-elle encore une blockchain ?). Le point qui me semble cependant le plus intéressant est que l’analyse technologique rejoint ici l’analyse économique. Alors que les données de traçabilité représentent une nouvelle source de valeur potentielle pour le secteur, et que la blockchain représente une solution cohérente aux enjeux de traçabilité alimentaire, le risque apparaît déjà de voir le contrôle de l’écosystème et de l’infrastructure technologique glisser vers l’aval de la filière. A l’heure où se dévoile le projet de loi EGalim dont un volet traite de l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire, cette initiative ambitieuse, cohérente et réussie de Carrefour nous rappelle cependant qu’en matière d’innovation, l’équilibre des forces mérite certainement aussi le temps d’une réflexion.

***

 

(1) : Si vous souhaitez vous (ra)fraîchir la mémoire sur la blockchain, son fonctionnement et son utilisation, je vous conseille l’excellente vidéo du Centre for International Governance Innovation (en anglais) ou encore la maquette d’explication imaginée par les designers du Collectif Bam (en français) !

(2) : La traçabilité est la connaissance de l’historique d’un produit : comment est-il cultivé ? transformé ? distribué ?

(3) : La blockchain a la réputation d’être sécurisée et infalsifiable (c’est même une de ses raisons d’être : apporter par son design une forte résistance au problème des généraux byzantins dans un consensus décentralisé). Il est cependant important de noter que cela ne s’applique aux données qu’une fois celles-ci enregistrées. Cela laisse donc une « vulnérabilité » à la frontière entre le monde réel et le monde numérique. Si les données saisies sont fausses (erreurs, fraudes…), la sécurité de la blockchain est inutile. Des solutions peuvent être imaginées pour minimiser ces erreurs, de la solution technologique (ex : contrôles de cohérence, automatisation de la saisie avec des capteurs IoT), à la solution humaine (ex : faire vérifier les données par un tiers).

(4) : Sources : Sciences et Avenir, Numerama, compte twitter @CarrefourFrance

(5) : Le choix technologique de Carrefour semble être d’enregistrer l’ensemble des données sur la blockchain. Si ces données étaient enregistrées sur la blockchain publique Ethereum, et pas sur une blockchain privée, le coût estimé serait de 4468,75 $/Mo. Un coût prohibitif. (Le coût a été estimé selon méthode décrite dans cet article avec les données disponibles au 20/3/2018 : coût de stockage pour 256 bits = 20 000 gas ; gas price = 13 x 10-9 ETH ; ETHUSD = 550$).

(6) : Dans le cas de Carrefour, il semble que chaque enregistrement de donnée engendre une transaction. Digiconomist estime qu’une transaction sur la blockchain publique Ethereum au 20/3/2018 consommerait 66KWh, l’équivalent énergétique de 2,25 foyers américains pendant un jour. A côté de cela, sans savoir le protocole de consensus utilisé, il est impossible d’estimer la consommation énergétique sur la blockchain Carrefour. Gageons cependant qu’elle est bien inférieure.

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