Softskills et IA
IA Lab

Soft skills humains & IA : quelle répartition des compétences ?

24 avril 2019

Par Fabrice Mauléon – auteur, speaker, consultant et Pirmin Lemberger – Directeur scientifique weave Business Technology

Résumé

Y-aura-t-il compétition ou complémentarité entre l’IA et l’homme ? La grande question de l’acceptabilité de l’IA par le grand public n’est-elle pas en réalité celle de la préservation de l’employabilité par les humains, désormais en concurrence avec les nouvelles compétences des machines. Quand on sait que l’opposition entre le progrès technologique et les habitudes sociales se fait toujours en faveur du premier, il est essentiel de poser la question des compétences, au regard de cette nouvelle révolution industrielle. Si la machine devient chaque jour plus autonome et réalise de plus en plus de tâches cognitives complexes, que reste-t-il alors aux humains ? Quelles compétences faudra-t-il développer pour décrocher demain un emploi ou, tout simplement, pour le conserver ?

 

Les précédents articles de ce recueil ont couvert bien des aspects généraux et particuliers de l’IA. Le terme, on le sait, désigne globalement les techniques qui visent à automatiser, à long terme, l’ensemble des processus cognitifs humains. La question des compétences y est donc intimement liée. Quels sont les  fondements psychologiques et cognitifs de ces compétences ?

S’il l’immense majorité des applications de l’IA ne reposent aujourd’hui que sur quelques formes rudimentaires d’apprentissage, c’est aussi le cas de certaines tâches que nous réalisons dans un cadre professionnel.

Ainsi : je sais construire un tableau croisé dynamique avec Excel pour l’avoir dans un premier temps appris en formation puis, pour en avoir réalisé un certain nombre au cours de mon activité professionnelle. Ceci me permet aujourd’hui de ne plus avoir à y penser consciemment lorsque je dois en réaliser un à nouveau. Il en va de même pour mon plan marketing, pour l’écriture d’un contrat de travail ou encore pour l’analyse d’un processus d’achat.

L’apprentissage supervisé [MLD], qui présuppose la disponibilité d’exemples de référence pour lesquels on connaît la réponse souhaitée, et l’apprentissage par renforcement [ADC, AGZ], qui consiste à optimiser une stratégie par interaction avec un environnement en vue de maximiser une récompense sur le long terme, constituent les fondements de ce qu’on appelle communément l’IA. Cependant, ces processus d’apprentissage sont des formes d’intelligence qu’on pourrait qualifier d’inconscientes ou de non discursives. Ceci n’est d’ailleurs pas sans poser des questions très pratiques d’ordre juridique et éthique : comment en effet peut-on justifier d’une décision prise par une machine si celle-ci ne peut s’exprimer par un discours intelligible ? [CJD]

Pourtant, mises en œuvre entre des mains expertes, ces technologies d’apprentissage automatique sont capables de véritables prouesses. Ainsi, tout le monde garde à l’esprit la victoire récente d’AlphaGo sur Lee Sedol, l’un des meilleurs experts de cette discipline [AGZ]. Voilà qu’un jeu de stratégie, longtemps considéré comme un véritable bastion de l’intelligence humaine venait de tomber sous les coups de boutoirs des algorithmes concoctés par Deep Mind.

Mais, et il est important de le noter, certaines de ces techniques d’apprentissage soustendent également quelques-unes de nos compétences, professionnelles et même interrelationnelles. Certains algorithmes d’apprentissage par renforcement sont d’ailleurs inspirés pour partie par la psychologie et par les méthodes d’apprentissage dans le monde animal qu’étudient les sciences cognitives [RLI].

Dès lors se pose une question simple qui devrait passionner voire obséder tous les professionnels actifs. Si un grand nombre de compétences peuvent effectivement s’apprendre, si par ailleurs une machine est aujourd’hui elle aussi un apprenant, alors :

« Que nous reste-t-il, à nous autres les humains ? »

La question vous fait-elle peur ? Si ce n’est pas le cas, peut-être faites-vous alors partie de ces optimistes qui estiment que l’intelligence humaine restera pour longtemps encore insurpassable. Vous pensez que l’intelligence humaine, multiforme, discursive, tout à la fois créative, capable d’abstraction, de volonté, de sensibilité et dotée d’empathie n’aura pas d’équivalent artificiel de sitôt. Sans doute avez-vous raison. Mais combien de nos tâches quotidiennes exigent aujourd’hui une telle forme d’intelligence ? Quelles sont les compétences permettant à un individu de préserver son employabilité ? Quelles sont les compétences attendues aujourd’hui dans un monde de l’entreprise en quête d’innovation permanente. Voilà des questions concrètes sur lesquelles nous devrions tous nous interroger.

Assurément, les compétences permettant la réussite professionnelle au 21ème siècle ne seront plus les mêmes qu’au siècle précédent. Alors que les professionnels du 20e siècle faisaient appel à des compétences «automatisables», celles que l’on confie progressivement à l’IA, les prochaines années sont amenées à changer la donne. Et la révolution est déjà en marche. Ces vingt dernières années ont vu croitre l’importance de compétences comme l’aptitude à une communication efficace, fondée notamment sur la capacité d’empathie, les aptitudes à la collaboration ainsi que les capacités d’analyse. Nous parlons ici des softskills. Il est désormais indispensable de savoir mettre en cause la fiabilité des informations que nous lisons, d’être créatif et curieux, de savoir travailler en équipe et de communiquer avec le bon niveau de discours. Face à la rapidité et à la variabilité de l’information, il faut s’adapter, prendre des initiatives faire preuve de discernement et, de plus en plus, être capable de surprendre.

Le concept de softskills était il y a quelques années encore confiné aux rayonnages du développement personnel dans les meilleures librairies. Les ouvrages sur le Design Thinking, l’innovation, la collaboration, l’intelligence émotionnelle, etc. occupent aujourd’hui les linéaires réservés au management et à l’économie. Ces compétences doivent être repensées à l’heure de la nouvelle révolution industrielle. L’IA, le big data, l’internet des objets exigent de repenser les référentiels de compétences existants. Que sont les softskills aujourd’hui ? Très simplement, ce sont les compétences qui seront demain intrinsèquement humaines ! Ou plutôt celles que nous allons volontairement réserver à l’homme, a contrario de celles que nous allons progressivement confier à la machine.

Au-delà du dessin d’une frontière entre intelligence artificielle et humaine, ce sont probablement les contours d’une nouvelle alliance entre l’homme et la machine qui se dessinent.

Soyons un peu optimistes : on peut même imaginer que l’automatisation d’un nombre croissant de processus cognitifs ait pour conséquence de nos pousser dans nos retranchements proprement humains. Bien sûr il faudrait alors s’en réjouir.

 

Pirmin Lemberger  est directeur scientifique chez weave, physicien théoricien de formation (EPFL), il anime la communauté IA. Ses tribunes paraissent dans IT for Business et le JDN ainsi que sur weave.eu  IA Lab, le site du cabinet. Il est l’auteur principal du livre Big Data et Machine Learning paru chez Dunod en 2016.

Fabrice Mauléon est un expert français en Business Transformation, reconnu en France et à l’international. Auteur, speaker, consultant et professeur, il accompagne les entreprises sur la double problématique de l’innovation et du digital, en adaptant les approches et méthodes du design thinking, business models, etc. aux enjeux de l’Intelligence Artificielle en général et de la révolution digitale en particulier.

 

Références

[ADC] L’art difficile de la conversation artificielle, P. Lemberger,
IA Lab – janvier 2019

[AGZ] De quoi AlphaGo Zero est-il le progrès ? P. Lemberger,
IA Lab – janvier 2018

[CJD] Comment justifier les décisions d’une IA pour créer la
confiance ? N. Parent, P. Lemberger , IA Lab – février 2018

[MLD] Le Machine Learning déctypté, P. Lemberger,
IA Lab – avril 2018

[RLI] Reinforcement Learning: An Introduction, R.S. Sutton, A.
Barto, Bradford Books – novembre 2018

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